Lundi 21 avril 2008
I. LJUBICIC/G. KUERTEN
6/1, 6/2
Interview de GUSTAVO KUERTEN
Q. N’est-ce pas trop d’émotion pour une seule année que de jouer chaque tournoi en disant au revoir, toute cette succession d’adieux n’est-t-elle pas difficile pour vous ?
R. Non, je trouve que c’est un plaisir car non seulement je joue le match, mais ayant été dans le tournoi auparavant, j’ai le plaisir de me souvenir de tout ce qui m’est arrivé par le passé. Et aussi, je vais m’arrêter. Pour moi, c’est une partie agréable de ma vie qui va commencer. J’aborde donc cela très bien. Je suis content de pouvoir jouer encore quelques tournois, mais je suis aussi content que cela s’arrête avec Roland Garros car je sens que mon corps est vraiment fatigué de jouer depuis tant d’années, surtout dans ces conditions. Jouer a été dur pour moi. Mais ces derniers tournois ont été amusants. J’ai apprécié chaque moment, et j’espère qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin.
Q. Dans le journal, vous avez expliqué que les grands moments étaient bien sûr importants pour vous, mais que les moments de souffrance, les moments difficiles étaient peut-être encore plus importants, pouvez-vous expliquer cela ?
R. J’ai toujours pensé que plus le défi à relever était grand, plus on apprenait, non ? Moi, j’ai pu relever tous les défis auxquels j’ai été confronté dans le tennis. Malheureusement, j’ai eu cette blessure qui m’a vraiment diminué comparé à ce que j’étais avant. J’ai donc dû apprendre au fil des années à vivre avec ça, et aussi à mieux apprécier tout ce qui m’arrivait. La vie donne constamment des leçons. On apprend toujours quelque chose. Je trouve que j’ai beaucoup appris ces dernières années et je suis très reconnaissant d’avoir pu me maintenir en condition de pouvoir jouer des tournois en restant heureux même si je n’avais pas le niveau que j’aurais voulu et d’avoir pu y voir quelque chose de positif. Je pense que cela a été une belle expérience qui va sans doute beaucoup m’aider pour l’avenir.
Q. Avez-vous demandé une wild card pour Rome ? L’avez-vous obtenue ?
R. Non, pas à Rome. Seulement à Barcelone, et à Roland Garros.
Q. Vous n’avez pas demandé à Rome ?
R. Si, nous avons demandé, mais c’était difficile. Il y avait beaucoup de joueurs italiens aussi qui en demandaient. Et pour moi, cela aurait fait beaucoup de tournois entre ici et Roland Garros. Je voulais jouer ici, puis un autre tournoi avant Roland ; j’ai essayé de jouer soit Rome soit Hambourg, mais c’était difficile. J’ai finalement préféré jouer à Barcelone. C’est déjà la semaine prochaine. Ensuite je pourrai prendre du temps pour moi jusqu’à Roland Garros.
Q. A propos de Roland Garros, à part gagner trois fois le titre, quels sont vos meilleurs souvenirs de ce tournoi ?
R. J’en ai beaucoup, dès la première fois que j’y suis allé. J’étais tout excité ; j’avais quinze ans quand j’ai débarqué là-bas. On a réussi à rentrer. On avait même des billets. J’ai vu Lendl jouer contre Oncins, le joueur brésilien. C’est un très bon souvenir, car dès que nous avons commencé à regarder, Oncins a commencé à retourner le match, et finalement il a gagné au cinquième set le lendemain. L’ambiance là-bas a toujours été très spéciale pour moi. Dès mon premier jour là-bas, mon rêve a commencé à devenir plus réel. Je me suis senti plus près de ce que je voulais réaliser. Il y a eu trois années inoubliables pour moi. Mais chaque moment que j’ai passé là-bas, même les années où je n’ai pas joué mon meilleur tennis, a été important pour moi, car c’est le tournoi qui me motive pour me surpasser le reste de l’année.
Q. Avez-vous eu un mauvais souvenir à Roland Garros ? Quelque chose qui s’est mal passé ?
R. Oui, j’ai été jeté du court une fois, la seule fois de ma vie, en double. Je crois que c’était en 98… (sourire). Mais je pense que même cela a été important pour moi, car j’ai pu en tirer des leçons. Même si ce n’est pas un bon souvenir, l’expérience m’a permis d’apprendre à mieux me contrôler plus tard.
Q. Quel a été le problème, vous avez eu un avertissement ?
R. Nous avons eu une discussion sur un point du break. Je jouais avec Meligeni. Rafter jouait avec Bjorkman. Nous étions en quart de finale des doubles. Il y a eu une grosse discussion entre Meligeni et l’arbitre. Ils discutaient, et discutaient…, puis finalement nous avons perdu ce break et j’ai jeté ma raquette. Mais je l’ai lancé trop loin, près de la grille. J’avais visé ma chaise, mais la raquette a rebondi et a presque touché l’arbitre (sourire)… A la fin, il est venu pour discuter, mais j’en avais trop marre, j’ai dit non, non, non, je dois partir. Ils m’ont expulsé du match. J’ai perdu mes points et tout…J’ai eu un peu de malchance, mais c’était une bonne leçon.
Q. Vous avez été le dernier à battre Roger Federer à Paris depuis Nadal, comment avez-vous fait ? Que pensez-vous de la confrontation entre Federer et Nadal depuis trois ans ? Quelle est l’évolution de cette confrontation ?
R. C’était très dur de battre Federer, surtout ces dernières années. Cette année, lui et Nadal perdent un peu plus souvent. Cela redevient un peu plus normal. Mais il est dur à jouer. Il n’y a pas de recette. Il faut simplement y aller. Si vous pouvez jouer contre lui quatre ou cinq fois, vous aurez votre chance au moins une ou deux fois. Mais ces trois dernières années, ils ont beaucoup dominé, surtout Federer. C’était un peu exceptionnel. Cette année, les choses sont redevenues plus normales ; c’est aussi un peu plus intéressant sur le plan du jeu.
Q. Comment avez-vous réussi à battre Federer il y a trois ans en trois sets ?
R. J’ai simplement essayé d’être compétitif. Je pense que j’ai bien joué. Dès le premier set, j’ai contrôlé le match et j’ai mené au score. Cela m’a permis de le mettre dans une position inconfortable. C’était dur pour moi cette fois-là car j’avais déjà beaucoup de problèmes avec ma jambe, mais je savais que j’avais ma chance si je pouvais terminer en trois sets ou quatre au maximum. Je croyais en mon jeu, en ma tactique, qui marchait bien. J’ai réussi à jouer un match solide du début à la fin. J’ai gardé le contrôle jusqu’au bout. C’est sans doute mon dernier grand match.
Q. Le match d’aujourd’hui, par exemple, est-il embarrassant pour vous, parce que vous pensez qu’il y a quelques années vous auriez beaucoup mieux joué et vous auriez pu défendre vos chances ? Pensez-vous décevoir le public qui aimerait vous voir au même niveau que votre adversaire ?
R. Pas vraiment. C’était dur pour moi aujourd’hui car il jouait très bien. Dans d’autres matches auparavant contre d’autres, j’avais pu mieux me défendre. Pas en jouant à mon meilleur niveau, mais suffisamment pour rester encore dans la course. Ivan aujourd’hui frappait très bien la balle. Dès le début, il a pris mon service et s’est mis à jouer plus relâché. Je savais que je ne pouvais pas trop en demander. J’ai eu le même problème depuis trois ans. Je sais clairement que mon corps ne peut plus arriver au même niveau. Je n’attends pas grand-chose, c’est pour cela que je ne me sens pas trop frustré. Il y a deux ou trois ans, cela aurait été beaucoup plus difficile pour moi. C’est d’ailleurs aussi pour cela que j’ai pris la décision d’arrêter. Car si aujourd’hui, j’étais en train de me battre pour essayer de revenir à mon meilleur niveau, ce match aurait été bien difficile pour moi. Mais il s’agit pour moi de pouvoir jouer une dernière fois, d’aller sur le court encore une fois, en profiter, rien de plus.
Q. N’avez-vous pas peur à Paris de devoir jouer en cinq sets ?
R. Un peu. Mais ces deux derniers mois, j’ai acquis un meilleur rythme, une meilleure condition physique en jouant assez souvent. J’ai dû jouer chez moi la semaine dernière et je suis arrivé ici samedi soir seulement. C’était un peu précipité pour moi, surtout pour mon corps. Mais en même temps, j’ai plus d’endurance. Ce sera plus dur, mais je ne pense pas que ce soit un problème majeur, à Roland Garros. Ce qui sera plus dur pour moi sera d’être capable d’une meilleure performance, de courir plus vite, de faire tout ce qu’il faut faire sur un court…Par contre, y rester une demi heure ou une heure de plus…La semaine dernière, j’ai joué deux heures, presque deux heures et quinze minutes, et j’ai bien fini. Il n’y aura pas de problème.
Q. Pensez-vous qu’il est éprouvant pour votre organisme de faire ce dur effort sur terre, puis sur dur, puis sur herbe ? Cela fait-il souffrir les organismes et cela provoque-t-il de plus en plus de blessures dans le tennis ? Vous avez été numéro un et contraint d’interrompre votre carrière à cause de cela.
R. Faire du sport à temps plein repousse les limites de plus en plus loin. Ce n’est pas aussi sain que de faire du sport deux fois par semaine, de se maintenir en forme ; au contraire, votre corps force tout le temps. Mais ne jouer que sur une seule surface, ou sur terre battue seulement, ne changerait probablement rien au problème. Chacun doit faire attention et se préparer pour pouvoir jouer sur des courts différents. En fin de compte, chacun prend sa propre décision. Vous pouvez jouer 15, 20 tournois. Personne n’est vraiment obligé de jouer autant. Mais le circuit est dur. Il est très physique. Les joueurs doivent travailler beaucoup pour se préparer. Le sport à plein temps arrive à un niveau où les joueurs risquent davantage de se blesser.
Q. Etes-vous triste ou au contraire content d’être à la fin de votre carrière ?
R. Je suis très content (sourire).
Q. Pensez-vous qu’il serait mieux de ne pas jouer ces trois derniers tournois où vous risquez de perdre sèchement et ternir votre image ?
R. Non, votre image vient de ce que vous véhiculez sur le court, de ce que vous ressentez envers le tennis. Ce n’est pas la victoire ou la défaite qui comptent. Il y a des joueurs qui ont gagné des Grands Chelems et dont personne ne parle plus, dont personne ne se souvient. D’autres ont peut-être perdu 20 matches d’affilé mais montrent tant de passion pour ce jeu que tout le monde s’en souvient. Je pense que c’est une décision personnelle. Vous devez vous sentir heureux, en accord avec vous-même, sûr de vous. Moi, je sais que je suis très fatigué. Pendant les trois ou quatre dernières années, je me suis battu tout le temps et je sais que j’ai fait de mon mieux. J’ai vraiment essayé de trouver le moyen d’être à nouveau compétitif. Maintenant, je sais que je ne pourrai jamais revenir au niveau que je souhaiterais. Donc pour moi, c’est une chance de pouvoir jouer encore une fois, de ressentir encore toutes ces sensations, d’être avec le public qui vient me voir une dernière fois. Pas seulement pour le match : ils viennent aussi voir mes entrainements, ils sont proches de moi. C’est aussi leur façon de respecter le jeu. Je trouve que ce n’est pas amusant si je m’en vais en faisant ma valise, en rentrant à la maison, sans que personne ne sache si je continue à jouer ou pas. Les choses ont toujours été claires dans ma tête. Je vais faire en sorte que ce soit vraiment la fin. Je vais avoir du temps pour moi, pour les autres, je vais tout faire pour que ce soit bien pour moi. Ce sera une expérience importante pour moi. Pour le reste, il ne s’agit que de prendre du plaisir et d’avoir la certitude d’avoir pris la bonne décision. On ne prend pas toujours la bonne, mais au moins, il faut prendre le temps de bien réfléchir pour essayer de ne pas se tromper. Jusqu’à présent, je suis enthousiaste. Même aujourd’hui, alors que je n’avais aucune chance, j’ai eu de bonnes sensations sur le court.
L’important pour moi, ce qui sera très précieux, sera de me dire lorsque j’aurai arrêté, que j’ai fait ce que j’ai voulu.




